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Léon Marion

Léon Marion (1910-1995)
par Marcel Hodebert

Une annonce faite par le recteur de Javené au prône de la grand-messe du dimanche 6 août 1995, nous a fait découvrir ce Javenéen, natif de Billé, qui passa la plus grande partie de sa vie en Haïti.
Ce fut à partir de cette annonce que nous avons pu effectuer les recherches, hélas fort peu complètes, sur ce concitoyen peu ordinaire. Le terrible tremblement de terre qui détruisit une grande partie d’Haïti et notamment la ville de Port-au-Prince le 12 janvier 2010, où la cathédrale et l’archevêché furent très gravement sinistrés, ne nous a pas permis d’avoir accès aux archives diocésaines trop mises à mal, pour parfaire notre enquête et accéder à des renseignements plus précis.

Cette information faite par le recteur Boulanger annonce l’arrivée du corps de Léon Marion à Javené pour son inhumation au cimetière communal. Sur le livre de prône, on peut lire :
Demain lundi, aura lieu à Javené la cérémonie d’inhumation du Père Léon Marion, missionnaire d’Haïti. Le Père Marion est décédé hier à la Maison Saint-Jacques des Pères d’Haïti en Finistère. La messe d’obsèques sera célébrée là-bas dans sa communauté, après quoi le corps du Père Marion sera amené à Javené, sa paroisse, où il sera accueilli aux environs de 16h30. Une brève cérémonie d’adieu aura lieu ici à l’église, suivie de l’inhumation au cimetière de Javené. Une messe d’octave à sa mémoire sera célébrée dans cette église le dimanche 20 août, à l’heure habituelle, 9h45, avec la présence d’un ou plusieurs Pères de la congrégation.

La famille Marion est toujours présente à Javené et un de ses membres a exploité la ferme du Grand-Bourg, située à l’emplacement du Centre culturel actuel et aujourd’hui détruite. Pour autant, le Père Marion n’a laissé que peu de souvenirs à Javené où finalement il n’avait plus que des cousins qui tous nous disent l’avoir vu, une ou deux fois quand on était jeunes!

Léon Marion était fils naturel et il semble bien que cette situation fut mal vécue par la famille qui rejeta sa mère... et l’enfant par la même occasion. Cette tache familiale poursuivit le petit Léon toute sa vie, nuisant fortement à son épanouissement. Comme nous le verrons, ses confrères confirmeront ce côté renfermé du Père Léon, dissimulant disent-ils, une souffrance morale intérieure qui expliquait un comportement peu expansif.

Léon Marion naquit à Billé au Bois Grenier, où sa mère vivait avec ses parents. Sa mère, Eugénie Marion, était âgée d’un peu plus de 16 ans lorsque le 26 février 1910, elle donna naissance à son fils qui fut prénommé Léon Marie Joseph. Dans l'acte de naissance, Le père, bien entendu, est non dénommé. Toute la faute retomba bien sûr sur la jeune fille et la honte s’abattit sur la famille!
Eugénie Adélaïde Marion était née au Térobert en Saint-Georges-de-Chesné le 3 mai 1893 et était fille de Jean Marion et de Marie Tropée, cultivateurs, domiciliés alors à Billé.

Comme on le voit, le père de la jeune fille, Jean Marion, ne fut pas très pressé d’aller déclarer la naissance de son petit-fils à la mairie, puisqu’il s’y rendit deux jours après la naissance, dans la limite du délai légal. À cette époque, la naissance d’un enfant naturel était très mal vu, autant par la famille dans laquelle elle survenait que pour l’entourage et la population villageoise. Le clergé qui en rajoutait de son côté, faisait que la fille-mère était montrée du doigt et que son avenir matrimonial était fortement remis en cause.

Eugénie Marion dut faire front à cette situation hostile bien difficile et assumer pleinement cette naissance tout en continuant de gagner sa vie. L’enfant fut placé en nourrice, car il ne fut pas accepté par sa famille. Sa mère ne reconnut officiellement son fils que le 8 mai 1933 à la mairie de Billé, alors qu’il allait être ordonné. Il avait 23 ans.

Eugénie Marion, rejetée par la plus grande partie de sa famille, ne se maria jamais. Continuant à travailler chez les autres, elle fut un temps, avant de se retirer à la Maison de Retraite de Louvigné-du-Désert en 1970, domestique au presbytère de Saint-Léonard à Fougères; elle habitait alors 9, rue de Laval. Elle mourut à Louvigné-du-Désert, chez les sœurs de Rillé qui tenaient la maison de retraite Saint-Joseph, le 27 novembre 1973 et fut inhumée au cimetière de Javené.

Léon Marion fréquenta donc assez peu sa famille. Il entretint cependant d’excellents rapports avec sa cousine, Sœur Agnès Marion, religieuse à la Communauté de Rillé, André Géhan, un cousin qui lui a rendu bien des services et à qui nous devons les quelques photographies du missionnaire publiée dans cette trop courte biographie, et quelques amis. Lorsqu’il désira devenir prêtre, Léon Marion se heurta une nouvelle fois à sa situation particulière. En effet, l’archevêché de Rennes refusa son entrée au séminaire car, nous a-t-on affirmé, il était enfant naturel. Cela resta pour le futur prêtre une profonde blessure. Léon Marion se tourna alors vers la communauté des Prêtres de Saint-Jacques dont la maison-mère se trouve à Guiclan, près de Landivisiau, dans le département du Finistère.

Les premiers missionnaires arrivèrent en Haïti en 1864. Le 10 juin de cette année-là, Mgr Testard du Cosquer fut nommé premier archevêque de Port-au-Prince où il arriva accompagné d'une vingtaine de prêtres missionnaires.
Ces missionnaires ouvriront à Guiclan un séminaire où s'engageront des prêtres destinés à la mission d'Haïti. Le 12 Janvier 1959, les missionnaires, suivant ainsi une idée déjà ancienne, se constitueront en une société dénommée Société des Prêtres de Saint-Jacques. L’idée de constitution de société de prêtres était déjà ancienne; elle fut relancée en 1951 par Mgr Paul Robert, évêque des Gonaïves, mais ce fut Mgr Poirier, archevêque de Port-au Prince, qui fit aboutir le projet en proposant une nouvelle constitution aux prêtres missionnaires. Les réactions furent largement positives et purent s’inscrire dans la nouvelle société les prêtres qui le désiraient. Curieusement, Léon Marion ne voulut pas en faire partie et garda son ancien statut. Pourquoi refusa-t-il cette nouvelle organisation? Nul ne la sait, car il garda pour lui ses raisons et aujourd’hui encore, à Guiclan, ses anciens confrères ne le savent pas.
Le 12 janvier 1959, suite à un vote unanime, Mgr Poirier fut élu Supérieur Général. Le 29 mai 1966, il érigea officiellement la Société des Prêtres de Saint-Jacques, le siège fut établi à Saint Jacques en Guiclan. Cette société sera approuvée par le Saint-Siège le 6 Juin 1997. Cette même année vit des ordinations et l'envoi des premiers prêtres haïtiens missionnaires de Saint-Jacques au Brésil.

Grâce au Père Martial Kerveillant, archiviste des Prêtres de Saint-Jacques, nous avons pu reconstituer la carrière du Père Léon Marion: arrivé vers l’âge de 12 ans dans la communauté comme élève, il sera envoyé à l’École Apostolique de Saint-Pol-de-Léon afin d’y suivre ses études secondaires. Léon Marion passera ainsi six ans à Saint-Pol-de-Léon, de 1922 à 1928. Persistant dans sa vocation, il continuera ses études au Grand Séminaire Saint-Jacques à Guiclan de 1928 à 1934, se préparant ainsi à la prêtrise et à sa mission spécifique en Haïti.
Léon Marion reçoit la tonsure le 10 mai 1931 à la communauté de Saint-Jacques des mains de Mgr Julliotnote 1, évêque des Gonaïves, en Haîti. Ce diocèse avait été érigé le 3 octobre 1861 en même temps que l’archidiocèse de Port-au-Prince et les diocèses de Cap-Haïtien et de Port-de-Paix, par division de l’archidiocèse de Saint-Domingue, jusque là seul diocèse de l’île d’Hispaniola. Mais ce diocèse ne fut pourvu qu’en 1928, de sorte que Mgr Julliot en était le premier évêque lorsqu’il donna la tonsure à Léon Marion. Puis Léon Marion reçoit les ordres mineurs par deux: les 12 juillet 1931 et 16 juillet 1932.
Ce fut Mgr Jules Pichonnote 2, alors évêque des Cayes en Haïti qui l’ordonna sous-diacre le 16 juillet 1933. Ce diocèse, situé au Sud d’Haïti fut également créé en 1861, son premier évêque, Mgr Morice, n’arriva qu’en 1893. Mgr Pichon était aussi un Breton, originaire de la commune de Saint-Urbain, dans le Finistère.
Quelques mois plus tard, le 23 octobre 1933, Léon Marion est ordonné diacre par Mgr Duparcnote 3, évêque de Quimper et Léon, figure controversée de l’épiscopat français notamment pendant la Guerre 1939-1945, qui occupa le siège de Quimper pendant 38 ans.
C’est un autre évêque d’Haïti, Mgr Jean-Marie Jannote 4, troisième archevêque de Cap-Haïtien, situé dans la province Nord du pays, qui, le 16 juillet 1934, ordonnera prêtre Léon Marion.

En Haïti

Carte d'Haïẗi

Peu après son ordination, Léon Marion part pour Haîti où il arrive le 24 octobre 1934. Il a été désigné pour l’archidiocèse de Port-au-Prince alors dirigé par Mgr Joseph-Marie Le Gouaze, où il est nommé vicaire à la paroisse du Sacré-Cœur. En 1935, Léon Marion enseigne l’écriture sainte aux séminaristes du Grand Séminaire de Port-au-Prince, où il restera pendant 11 ans, cotoyant les paysages de rêve et la grande pauvreté des bidonvilles.

Nous savons peu de choses, à cause de la pénurie de renseignements venant de Port-au-Prince pour les raisons déjà évoquées, sur l’apostolat de Léon Marion en Haïti; sa congrégation se montre tout aussi discrète. Pour autant, Monsieur André Géhan, son cousin qui le recevait volontiers à Fougères lorsque le missionnaire revenait au pays, nous a appris que le Père Marion s’était beaucoup investi dans ce pays et qu’il y avait notamment créé de nombreuses écoles.

En 1946, il rentre en France et rejoint la Maison des Prêtres de Saint-Jacques à Guiclan où il enseigne encore l’écriture sainte au séminaire de la Société.
Il repart en Haïti en 1951 pour un nouveau ministère. Il a été nommé curé de Croix-des-Bouquets, commune située dans le département de l’Ouest, à 12 km au nord-est de la capitale, Port-au-Prince. Il occupera ce poste pendant 22 ans.
Il semble que le Père Marion fut très apprécié là-bas car son archevêque le nomma Chanoine Honoraire de sa cathédrale de Port-au-Prince.

En 1973, après 22 ans de ministère pastoral, Léon Marion va se contenter d’un poste d’aumônier au sanatorium de Port-au-Prince où il retrouvera également la grande misère de cet hôpital fondé en 1942 qui, de nos jours encore, doit faire face à des difficultés inextricables.
Ainsi, logé dans un bâtiment vétuste, son laboratoire ne dispose même pas d’un réfrigérateur fonctionnel pour conserver les prélèvements effectués sur les malades... Dans un autre bâtiment, aux murs lézardés, est logé le plus grand centre hospitalier haïtien spécialié dans le traitement des pathologies des voies respiratoires. L’hôpital a une capacité de 125 personnes et peut recevoir une vingtaine d’enfants.
Le personnel s’y dévoue afin de maintenir un niveau convenable de propreté dans les salles mais avec un budget de fonctionnement très réduit, l’hôpital manque cruellement d’équipements. L’enceinte de l’hôpital n’est pas sécurisé, on y pénétre comme on veut et des riverains y déversent même des déchets. Le fonctionnement est entravé par les pénuries d’électricité et sa génératrice ne peut fonctionner faute de carburant. Il n’y a aucun appareil de stérilisation. Cette situation se vérifiait avant le tremblement de terre, c’est dire qu’après celui-ci, la situation ne s’est pas améliorée et s’est même dégradée.

Retour en France

Le Père Léon Marion, ici à Pontmain, lors d’un séjour dans la région, photographié avec des membres de sa famille dont des membres de la famille Gaillard, de Javené et quelques amis.

Après avoir passé 10 ans dans ce milieu sordide, au milieu de toutes les misères du monde, à 73 ans, Léon Marion rentra en France en 1983 et se retira à la Maison de Retraite de Saint-Jacques. Dans sa congrégation, on lui confiera un travail d’archiviste, celui de classer divers documents concernant la vie missionnaire de ses prédécesseurs.

Nous rapportons également ici les témoignages recueillis près de ses collègues de la Maison Saint-Jacques qui l’ont connu. Ainsi, le Père Martial Kerveillant, nous écrit-il:
Sa santé avait perdu de sa vitalité, mais ni son corps ni ses facultés intellectuelles: une fracture du col du fémur en mai 1995 a nécessité son hospitalisation à Morlaix. L’opération s’est très bien passée, de même que le début de la rééducation. Puis le Père a décliné assez vite. Il s’est éteint dans la nuit du 4 au 5 août 1995, comme une lampe qui achève son service.
Le prêtre poursuit: Léon Marion a souffert, nous a-t-on dit, d’être né dans une famille anormale, sa maman n’étant pas mariée. Situation qu’il a peut-être mal vécue et qu’il aura toujours des difficultés à assumer... Très vite, il a senti en lui le désir de répondre à l’appel de Dieu qui l’invitait à donner sa vie pour le service de l’Eglise, et en mission...
C’était un homme discret et peu expansif, mais ces aspects secrets cachaient une disposition intérieure accueillante et fraternelle; il était riche en bons conseils à ceux qui osaient se confier à lui. Homme de droiture et de devoir, il a été un prêtre fidèle, donné au Seigneur et donné à l’Eglise
.

Un de ses anciens élèves dit aussi de lui: Je fus un de ceux qui ont bénéficié de ses conseils bibliques: soigneusement préparés, ses cours étaient méthodiquement dispensés avec la mimique gestuelle que nous lui connaissions et que certains se plaisaient à imiter. Pour certains séminaristes, la stricte observation du règlement était lourde à supporter, mais ils avaient beau se cacher pour commettre une infraction à la stricte discipline, le Père Marion, avec des dons de détective chevronné, parvenait souvent à les surprendre en flagrant délit. Cependant, il sanctionnait rarement ce genre d’indiscipline.
C’est fort probable que le Père Marion ait dissimulé une souffrance morale qui expliquerait son comportement peu expansif, discret et effacé; mais au-delà de cet aspect frigide et secret se cachait une disposition fraternelle et accueillante, dévoilant une mine enrichissante de judicieux conseils à tous ceux qui osaient se confier à lui.

Comme l’indique l’extrait de son acte de décès, le Père Léon Marion mourut à Morlaix le 5 août 1995. Après la cérémonie de sépulture à la Maison des Prêtres de Saint-Jacques à Guiclan, son corps fut ramené à Javené pour y être inhumé dans le caveau où reposait déjà sa mère, Eugénie Marion, depuis 1973.
Nous savons qu’à la cérémonie d’adieu organisée en l’église de Javené, quelques-uns de ses confrères étaient présents. Ce fut sans doute l’un d’eux qui prononça l’homélie dont un très court extrait a été inscrit sur l’image nécrologique reproduite ci-dessus et distribuée aux proches en ce lundi 7 août 1995. Ce fut son cousin, André Géhan, l’un de ses plus proches, qui s’occupa des formalités d’inhumation à Javené. Les Pères présents furent reçus ensuite au Bois-Benier, chez un autre cousin du Père Marion, qui comme les autres de sa génération, se souvenait de lui pour l’avoir vu dans sa jeunesse une fois ou deux!

Désormais, Léon Marion et sa mère reposent à Javené, dans ce pays où le poids des convenances et les bien-pensants d’alors les avaient renié l’un et l’autre et dont pourtant ils surent se montrer fort dignes.

Généalogie

Quelques précisions

Les neuf enfants de Jean Marion et de Marie Tropée , naquirent tous au Térobert en Saint-Georges-de-Chesné. Alexandrine, la dernière née, y décéda à moins de deux ans en octobre 1898. Le couple et leur fille Eugénie figurent au recensement de Billé de mars 1906. Ainsi, ils sont venus à Billé entre ces deux dates rejoindre René Tropée, le demi-frère de Marie, au Bois Grenier.
Le recensement de 1911 nous apprend que Léon était en nourrice au Bourg chez Marie Gaubert-Hardy en 1911. Lors de celui de 1921 il était en pension au moulin de Billé chez Lucie Messager-Oger et sa mère était domestique à la Blanchais chez Louis et Eugénie Lebret. Un témoignage direct permet de savoir qu'il était scolarisé à l'école de Combourtillé.
Eugénie Marion était domestique à Fougères chez les religieuses de la Retraite en 1936.

Extrait de l'homélie lors des obsèques de Léon Marion au Centre Missionnaire Saint Jacques à Guiclan.


Merci

à Marcel Hodebert de nous avoir permis de reproduire ici ce texte. Sur ce site, un certain nombre des écrits de Marcel qui ne concernent pas directement Billé sont disponibles dans la section Les Amis de Billé les Mouches.

dernière mise à jour de cette page le 25/09/2026 à 17:12:39