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Amand Roussel

Amand Roussel
Correspondance

LLes soldats ont écrit à leurs familles et à leurs amis. Ce furent tantôt de simples cartes postales accompagnées de quelques mots laconiques - "Meilleur Souvenir" - tantôt de longues lettres décrivant la vie du soldat et faisant part de ses réflexions. Amand Roussel est de ceux-là. Lui et son frère Ange, ont entretenu une correspondance assidue pendant toute la guerre. Il ont échangé sur leur vie de soldats au front, se donnant aussi, quand ils en avaient, des nouvelles de Mésauboin, où demeurait leur famille.

Amand Roussel

L'horreur des tranchées à Roclincourt

La bataille d'Artois, en mai et juin 1915, fut un des épisodes meurtriers de la guerre. Billé y paya son tribut, perdant six de ses enfants, entre le 9 mai et le 16 juin, à Roclincourt et à Écurie. Amand Roussel se trouvait à Roclincourt à ce moment-là et il conte dans une de ses lettres à son frère Ange l'horreur de la situation.

dimanche 13 juin 1915
Je viens de faire un bon sommeil comme je n'en avais point fait depuis six jours. Ce matin, nous avons été relevés des tranchées à minuit et demie et nous avions près de six kilomètres de boyaux à faire avant de pouvoir prendre la route, à cause des obus et des balles.
... Nous avons bu le café à moitié route ...

Donc, dimanche dernier, après avoir célébré la Fête-Dieu, nous nous dirigeons le cœur gai vers les tranchées, il y en avait même qui étaient un peu chauds, mais il faut si peu de vin pour les retourner. Il faisait très chaud et nous avions, je crois, plus de vingt kilomètres à faire, cinq ou six kilomètres de boyaux et par dessus le marché deux fusils à porter. Nous sommes partis à cinq heures et demie et nous sommes arrivés à notre emplacement à minuit et demie. Comme il fallait un caporal et deux hommes de garde pour passer le reste de la nuit à veiller, le lieutenant me demande si je veux bien le faire et je reste de garde. Donc, tout le monde était couché excepté mes deux hommes et moi, voilà un gros obus boche qui arrive à une certaine distance de [nous] et un éclat tombe tout près de moi et tout le temps, de temps à autre, un obus de même calibre arrive qui fait trembler la terre, puis les obus viennent plus fréquemment et approchent davantage de la tranchée. Chacun se ramasse dans des trous où il peut et l'on commence à ne point être fier.

Tout à coup, je vois des hommes de mon escouade qui se sauvent de leur trou, l'air effaré et [couverts] de terre.
... [Soudain], je me vois recouvert de terre, ainsi que deux camarades qui étaient avec moi, mais comme il n'y en avait pas encore beaucoup, nous nous dégageons facilement; et que vois-je en entrant dans la tranchée? Des cris plaintifs, une main qui se remue. Vivement, j'enlève un peu de terre et voilà le blessé qui se redresse un peu; je lui demande s'il peut attendre un peu pour le dégager complètement car d'autres dans le trou à côté souffrent aussi et les gros obus continuent à tomber autour de nous qui nous donnent des secousses terribles, les autres s'étaient sauvés dans le trou d'à côté; je veux prendre sur le bras d'un pauvre agonisant pour en dégager un autre qui n'était que blessé; au lieu de prendre un bras, je ne prends qu'une poignée de sang. Le pauvre mourant avait perdu un bras et une jambe, un autre était mort dans le fond du trou et était resté assis; je réussis en un instant à dégager les deux blessés qui s'en vont un peu plus loin à quatre pieds. L'un avait une jambe brisée au-dessus du pied et l'autre était blessé à la gorge. Je retourne dans mon petit trou qui n'était qu'à moitié bouché... J'étais resté seul auprès des deux morts et, de plus en plus vite, les obus arrivaient, faisant des trous formidables, ils remplissent la tranchée de terre, de poudre, de poussière. À un moment, je ne peux plus tenir; je marche à quatre pieds par la tranchée, point fier je t'assure; mais où aller? C'est pareil partout; je fais demi-tour et je trouve une petite cabane qui n'avait pas encore été touchée; je m'y installe et me résigne. Car, si un obus tombait dessus, j'étais sûr d'y rester englouti; mais elle n'eut pas de mal et à la nuit tombante, ça se calme et que vois-je dehors? Des morts, la tranchée démolie, les fusils, les sacs, les équipements, tout pêle-mêle par la tranchée. C'était terrible.

En l'espace de deux jours, il est tombé, paraît-il, plus de quinze mille obus sur le régiment et plus de trois cents de gros calibres sur notre pauvre compagnie, sur une circonférence d'une cinquantaine de mètres... Quelles heures d'angoisse! Et puis, ces gros obus, c'est qu'on les entend longtemps à l'avance, alors on se demande si celui-là n'est pas pour soi.

Le soir arrive, avec son silence de mort, personne n'osait plus parler ou chercher dans les trous les manquants qui ont été tués ou étouffés par l'éboulement. J'arrache les deux morts qui étaient en face mon trou et puis on évacue la tranchée. Vers une heure du matin le lendemain l'on vient me chercher pour arracher un autre pauvre mort qui était dans un trou également, car il n'y avait pas la presse qui voulait faire cette besogne et ma foi, ça ne me faisait pour ainsi dire rien. Je prends deux hommes pour enlever la terre et nous arrachons ce pauvre soldat. Il était tout noir par la poudre et en arrachant celui-là, on en trouve un autre qui était complètement caché par la terre, on enlève encore un peu de terre et on le retire du trou aussi, mais il n'avait plus de tête et il était en bouillie, on lui voyait le cœur et toute la ventraille. Enfin, après un bombardement aussi terrible nous n'avons eu que dix morts et sept ou huit blessés à la compagnie. Le lendemain soir, encore deux autres de tués. Le canon n'a pour ainsi dire pas cessé pendant les six jours et hier c'était presque aussi pire que le premier jour. J'étais dans un trou assez long en profondeur avec toute mon escouade et d'un moment à l'autre, nous nous attendions toujours à y être engloutis et c'était terrible; celui qui n'y a pas assisté n'est pas capable de comprendre ce que c'est.

Avant-hier, j'étais de garde dans la tranchée et je dormais quand tout à coup, je suis réveillé en sursaut: un petit obus était tombé à deux mètres de moi; tu parles d'un réveil! J'ai été quitte avec un peu de terre dans la figure, le lieutenant Lefoul était en train de causer avec mon chef de section, à côté de moi, il a reçu quelques petits éclats qui lui ont écorché un petit peu la figure, mais ce n'est rien. Tu peux dire que j'ai passé pour ainsi dire six jours d'agonie. Les obus vous donnaient en éclatant un tel coup dans le ventre que ça vous coupait l'appétit du premier coup, les cuisiniers avaient six kilomètres pour nous apporter la soupe, ils nous apportaient tout d'un coup pour toute la journée et nous ne pouvions pas manger. Enfin, c'est passé et je suis en très bonne santé; je crois que nous avons eu du mérite et que quand on voit la mort à chaque instant arriver, on a moins envie de mourir, surtout quand on voit les corps déchiquetés. J'espère tout de même ne plus me retrouver sous un bombardement pareil, nos pauvres oreilles, qu'est-ce qu'elles ont pris!

L'art de faire avancer une permission

Au moment de la Toussaint 1916, Amand aurait bien aimé être en permission en même temps que ses trois frères. Mais voilà! Pour Ange, officier, ce n'était probablement pas trop difficile d'en choisir la date. Jean et Louis, dans le même régiment pouvaient encore s'arranger. Pour Amand, c'était plus difficile. Des extraits de deux lettres à son frère Ange présentés ci-dessous nous relatent l'épineux problème et la méthode employée pour le résoudre.

samedi 11 novembre 1916
... J'aurais bien voulu avancer ma permission pour pouvoir m'en aller en même temps que Jean et Louis, mais il n'y a pas moyen, ce serait pour la retarder je serais accepté tout de suite, mais pour l'avancer il faut un permutant, il y en a un qui était presque décidé les jours derniers mais maintenant il n'y est plus. Probablement que je prendrai le train pour aller en permission quand Jean et Louis reviendront ...

jeudi 16 novembre 1916
Bien cher frère, J'arrive du salut et tout de suite je me mets à t'écrire car j'ai fait un marché ce soir avant d'y aller. Je crois que tu pourras demander la permission de sept jours, mon permutant a cédé en vidant un peu de mon porte-monnaie. Un nouvel arrivé m'a invité d'aller boire une petite goutte et c'est là qu'un autre m'a dit qu'il se chargeait de faire céder l'autre et en effet deux minutes après c'était fait. Je crois que moi aussi je partirai le 20 de ce mois ...

Le bout de ... la tranchée

Amand avait été blessé à Souain (Marne) le 26 septembre 1918. Il avait reçu une balle au bras gauche et se trouvait à l'hôpital de Clamecy (Nièvre) pour y recevoir les soins requis par son état. C'est de là qu'il va vivre la fin de la guerre. Voici quelques extraits de sa correspondance d'alors. Dans le dernier, il manifeste à la fois sa joie et son regret de rester marqué à tout jamais par sa blessure et par les dures épreuves qu'il a traversées.

lundi 4 novembre 1918
... Nos superbes armées continuent toujours à libérer le pays petit à petit. C’est bien consolant tout de même de voir combien les événements marchent vite à présent et tout à fait à notre avantage. ...
Vendredi, j’ai pu fêter la Toussaint, j’étais juste derrière les prisonniers de guerre et je trouvais qu’ils n’avaient pas trop mauvaise figure. On m’a dit que ce sont des Polonais. Vers 2 heures, nous sommes allés au cimetière des soldats porter une couronne.
Samedi, mon camarade et moi avons fait une promenade de 15 km et, à moitié route, un paysan nous a donné un verre de vin blanc et un café; par ici, les gens ont l’air de porter beaucoup de respect aux blessés.

mardi 12 novembre 1918
Les cloches qui, il y a cinquante-deux mois, annonçaient lugubrement la triste nouvelle de la déclaration de guerre, étaient bien heureuses hier soir à 4 h 30 de sonner à toutes volées pour nous annoncer la joyeuse nouvelle de la fin de la guerre par une victoire complète sur un ennemi qui se croyait invincible.
Après quatre années de lutte sans changer de place pour ainsi dire, les Allemands ont tout de même été obligés de s’enfuir, mais il a fallu l’unité de commandement.
Quelle joie - n’est-ce pas? - de ne plus entendre les canons, les bombes, etc. Comme les poilus vont être heureux… Il fallait tout de même bien que je garde un souvenir de cette affreuse guerre [allusion à la blessure].
Je viens de recevoir une carte des parents. Oh! Eux aussi vont être réjouis de nous savoir hors de danger. ...

jeudi 21 novembre 1918
... Je n’ai pas à me plaindre, mais quand même, j’ai eu toutes les duretés de la guerre presque jusqu’à la fin et je n’ai pas pu jouir au front du beau spectacle de la victoire. ...
Je vais de mieux en mieux. Mon bras bouge un petit peu à présent. ...
Il reste la cicatrice, c’est cette croix de guerre que je conserverai le plus longtemps. ...

Merci à Paul Roussel d'avoir gracieusement mis à notre disposition ces extraits de la correspondance de son père.

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dernière mise à jour de cette page le 03/11/2018 à 11:36:37